DOSSIER SCIENTIFIQUE : Le vidéomètre oculaire (suite)
   

 Dans le premier numéro nous avions abordé des aspects purement techniques du vidéomètre oculaire (VMO ou VOM en anglais). Nous décrivons ici comment cet appareil permet de mesurer simultanément les mouvements de l’œil et de la tête, par l’analyse des images du décor provenant d’une caméra solidaire de la tête.

Le VMO analyse les objets contenus dans le décor en effectuant un apprentissage automatique de ces objets et de leur position absolue afin de calculer en temps réel à 25Hz l’orientation de la caméra, par reconnaissance de ces objets. De tels objets du décor sont simplement des éléments contrastés qui servent de référence positionnelle au VMO tout comme le fait notre propre système visuel lorsque nous générons des saccades nystagmiques en tournant la tête. Nous savons alors que la phase lente correspond à la fixation de l’objet, et que la saccade correspond à la transition d’un objet à l’autre. L’œil conserve ainsi une vision nette du décor. Le VMO utilise le même principe pour faire de même, sauf que dans son cas il se sert de plusieurs objets à la fois. En effet le VMO n’a pas de vision fovéale, mais il a une vision périphérique très perfectionnée. Il peut reconnaître plusieurs objets simultanément, et lorsque ceux-ci quittent son champ de vision, il peut reconnaître ou apprendre simultanément plusieurs nouveaux objets. Lorsque le VMO voit pour la première fois le décor qu’on lui présente il apprend les nouveaux objets et mémorise leur position avec une précision d’autant plus grande que la tête aura tourné plus lentement. Lorsqu’il revoit ces objets pour la deuxième fois, le VMO reconnaît alors ces objets quelle que soit la vitesse de rotation de la tête. Un décor complet, comme celui d’un cabinet médical, peut ainsi être analysé puis mémorisé définitivement sur l’ordinateur. Pour parvenir à ce résultat, le VMO utilise une nouvelle technologie de traitement d’images qui met en œuvre un réseau de neurones mathématiques. Chaque objet du décor n’étant en fait rien d’autre qu’un contour instable, complexe, inconnu par avance et mal défini, il est pris en charge par un ensemble de neurones dont les connexions s’établissent pendant l’apprentissage initial, et se modifient en se renforçant ou en s’affaiblissant à chaque fois que l’objet est reconnu par la caméra. Cette évolution des poids synaptiques permet au logiciel d’accrocher des objets utiles et de rejeter les objets nuisibles, par exemple les objets en mouvements ou trop faiblement contrastés, ce qui permet une adaptation à n’importe quel décor. Une couche intermédiaire de neurones de voisinage permet une reconnaissance des très petits objets.

L’avantage technologique de ce type de neurones visuels, par rapport aux traitements d’image classiques, est l’exploitation de la complexité du décor comme un avantage, au lieu de la subir comme génératrice de bruits ou d’artefacts. Son avantage biomédical est d’être le système le plus adapté par nature à l’analyse des mouvements couplés de l’œil et de la tête, puisqu’il est lui-même un œil artificiel en mouvement qui observe le décor comme le fait notre œil. Il est à prévoir que cette propriété va conduire dans un proche avenir à faire du VMO l’instrument de découvertes biomédicales très intéressantes sur le couplage œil/tête, en particulier dans le cas des mouvements rapides de la tête, qui ne sont pas accessibles avec les autres technologies (fauteuils asservis, accéléromètres…).

   

Philippe GUILLEMANT