RECREATION : Le cauchemar
   

 Une bien curieuse aventure m’est arrivée hier en sortant du cabinet à 19h45 après une morne journée de routine laborieuse. En passant devant le vieux port le jour tombait et les lumières de la ville étaient déjà éclairées, projetant au sol de pâles nuances diluées dans la tonalité rouge sombre du soleil couchant. Il avait plu, le sol luisait encombré d’immondices, et les gens marchaient à pas pressés car il était prévu à 20h30 la retransmission télévisée en direct sur FR3 du match de division 4 OM/Plan de Cuques. Sur le quai un chien pékinois, dressé sur ses pattes arrières, tirait des clichés de Notre Dame de la Garde avec un Nikon automatique. L’eau du vieux port exhalait une puanteur qui retroussait les narines des passants, et les bateaux flottaient dans ce cloaque comme des étrons à la surface d’une gigantesque fosse septique. En m’approchant du chien pékinois j’ai réalisé qu’il s’agissait en fait d’un touriste japonais, que j’avais confondu en raison de sa très petite taille et du retroussement de ses narines sur sa face ronde et plate.

Comme je remontais avec ma pétrolette la rue Croquencroix, arrivé à l’angle de la rue Bramimotte j’observe, sournoisement tapi dans une encoignure, un agent trapu immobile engoncé dans son uniforme, le képi enfoncé au ras d’épais sourcils broussailleux. Et ces sourcils soudés en un seul surplombant le nez camus, formaient en parallèle avec d’épaisses et larges moustaches horizontales une représentation symbolique pileuse particulièrement originale du signe d’égalité. Secouant sa torpeur, l’agent s’avance de deux pas, me fait signe de m’arrêter et m’interpelle :

  • Eh là ! Vous, d’où venez-vous ?

J’obtempère en éteignant le moteur souffreteux de ma pétrolette, et je réponds avec tout le respect que m’inspirent à ce moment tant l’autorité de la loi que l’impression de force physique émanant de ce troglodyte en uniforme :

  • du cabinet Monsieur l’agent, j’y ai passé la journée et j’en sors à l’instant bien soulagé.

Après quelques instants d’épaisse réflexion, ponctués de variations rythmiques de la hauteur entre la barre des sourcils et celle des moustaches, le représentant de la loi darde vers moi un regard irrité et dit d’une voix mugissante :

  • la journée aux chiottes, hein ? Vous vous croyez comique peut-être, mais je vais vous apprendre la vraie comédie moi : présentez vos papiers !

Surpris d’avoir involontairement suscité un tel mécontentement je me fais aussi humble que possible pour déclarer :

  • ils sont restés au cabinet, Monsieur l’agent, car s’agissant de papiers timbrés vous comprendrez qu’il n’était pas prudent de les exposer à l’humidité ambiante.

A ces mots le faciès de l’agent s’envahit d’un flot de sang artériel, dont le retour veineux est entravé par le col trop étroit serrant le cou bovin. Entre ce col et le képi bleus, le signe égal dessiné par les sourcils et la moustache semble plaqué en noir sur un fond rouge : le représentant de l’ordre évoque à présent un terrible panneau de signalisation qui signifierait « toute égalité interdite ». Cependant de ses doigts épais il saisit son carnet à souches réglementaire et dit en se forçant au calme :

  • très bien, je verbalise : outrage à agent de la force publique en uniforme et dans l’exercice de ses fonctions, défaut de papiers d’identité, et circulation en sens interdit sur engin motorisé.

Perdu pour perdu j’abandonne alors tout effort de continence et, avec l’étrange plaisir angoissé de celui qui pisse dans sa culotte après s’être trop longtemps retenu, je lâche :

  • dites donc, heureusement pour vous que le sens de l’humour n’est pas obligatoire, car vous seriez en infraction permanente.

Ensuite tout s’est passé très vite : le panier à salades m’a conduit au poste et là je me suis réveillé, car cette histoire n’était qu’un rêve. En me levant, j’ai constaté que le lit était mouillé.

 

Erik ULMER